Media (3) : Vue de dos

I.

 

Je la vois de dos, elle ne m’a bien sûr ni vu ni entendu approcher. Assise devant l’unique fenêtre, elle semble absorbée dans l’observation  du dehors. On la dirait plongée dans une longue réflexion, mais peut-être essaie-t-elle tout simplement de tuer l’attente par une observation de tous les détails du paysage.

Elle a des cheveux blonds et soyeux, porte une jupe longue et un châle noir tricoté à grosses mailles.

Pour autant que je sache, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Il ne peut s’agir d’une photo que nous aurions faite entre amis. Ce qui me frappe, c’est que la parfaite intégration de cette jeune femme à son environnement n’est qu’une apparence qui masque le véritable enseignement de cette scène : la façon dont le personnage se coule dans le temps de l’image.

Rien en effet de ce que je vois n’est susceptible de varier si l’on date le cliché de 1890, de 1960 ou de 2010. Certes un spécialiste décelerait des repères caractéristiques d’une époque ou d’une autre d’après  la technique de prise de vue, la sensibilité de la pellicule ou la profondeur de champ.

Ce qui me retient davantage, c’est une question qui pourrait se formuler ainsi : « Quel hier est le vôtre ? » A quel hier appartenez-vous ? Quelle relation avez-vous établie entre, non votre passé, mais le passé des autres, et votre présent. En d’autres termes, qu’est-ce qui vous est contemporain ?

II.

 

L’arrière grand’mère de ma propre grand’mère aurait eu la même attitude, dans un décor semblable, et je pourrais dire la même chose de ma plus jeune nièce à  vingt ans révolus. L’homme n’a, dit-on, pas de prise sur le temps – il arrive aussi que le temps n’ait plus de prise sur le domaine humain – sur l’ oikos.

 

Alors, le petit paysan du Nil qui ne connut Ramsès que lorsque celui-ci fut allongé dans la barque des morts, la petite « chinoise » qui deux mille ans avant notre ère, recueillait dans sa main le reflet de la lune dans l’eau de la rizière, le vieux planteur olmèque qui redoutait la pluie et ses ravinements plus que le jaguar, le lynx, et le puma, avec ceux-là aussi nous sommes frères ; ils auraient été eux aussi de tous les temps.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×