Lire l'espace

J'aimerais dire quelques mots d’une nouvelle de Claude Cavallero intitulée « Wapakoneta » (Naissance de Mirella, Paris, Editions Complicités, 2011, pp. 131-142). Ce toponyme aux étranges sonorités est, dans l’Ohio, le lieu de naissance de Neil Armstrong, et la visite du petit musée qui lui est consacré sert de point d’ancrage à la nouvelle. A la fin de la lecture on reste sur un curieux sentiment, presque un malaise : on s’étonne qu’en fait d’évocation du premier homme à avoir marché sur la lune, on n’a pas quitté les vitrines, les coffrets, les pièces minuscules ! Certes, dans l’immensité des cieux les plus inaccessibles, le monde sublunaire semble, dit-on, bien attachant, attendrissant paraît-il, mais d’une ridicule petitesse ! On aurait pourtant pensé que quelque chose de l’immense serait perceptible dans ce musée familial.

Cavallero est un spécialise reconnu de J.M.G. Le Clézio, et son écriture en retient une attention aux leçons du voyage et, plus généralement, la remise en question des principes de la vision occidentale (mercantilisme, volonté de domination, dénonciation des déplacements de population, manifeste ici dans le titre qui est, de tout l’espace de la nouvelle, la seule trace amérindienne). « Wapakoneta », qui pourrait se lire comme simple compte-rendu d’une visite touristique, est typique de ce questionnement doucereux, insinuant, qui ne vient pas vous déranger mais vous amène à méditer sur votre place dans le monde, et la place du monde dans l’univers.

 Dans la présentation du lieu, l’auteur appelle le lecteur à faire preuve d’une certaine lucidité : « il s’agit d’un musée commémoratif, non d’un espace d’attraction  ludique. L’histoire de la conquête spatiale [est liée à] la guerre froide [… :] la maîtrise de l’espace métonyme de la maîtrise géostratégique et politique de la planète, voilà qui jette un voile sur un amour pur de la science. » (p. 135) Le récit est traversé par l’ombre d’un « petit reporter hyperactif » dessiné par Hergé, et lui aussi partagé entre « une confiance sans faille envers les progrès de la technique » (p.136) et la nécessité, inhérente à son statut de héros, de vaincre sans cesse. Mais les victoires peuvent, en s’ajoutant les unes aux autres, enrayer la mécanique de la croyance et se transformer en défaites – en un sens non-objectif, bien sûr. C’est un point auquel la nouvelle fait discrètement allusion à propos du grand’père qui ne veut pas croire à la réalité de l’événement : en 1914, « la gigantesque antenne-harpe » (p. 139) de Galetti n’avait pas suffi à faire passer les ondes-radio d’Europe en Amérique du Nord, donc de la terre à « la lune, c’était beaucoup trop loin… » (ibid.)  Science et technique doivent donc se heurter à deux écueils : l’impureté de tout commerce avec les nouveaux hégémons, et l’incrédulité générée par les succès.

Le jeu sur les deux infinis se lit dès la première phrase de la nouvelle ; « l’agglomération » est décrite comme « un point insignifiant […], comme un oubli du monde » (p. 133), ou plus tard : « ce bout du monde insoupçonné » (p. 141). L’énorme fusée Saturn V, haute de 363 pieds (110,6 m), est ici une simple « maquette [qui] nous ramène subrepticement aux aventures de Tintin » (p. 136) tandis que la capsule Gemini VIII prend place parmi les créatures des ordres inférieurs : « un géant insecte métallique » (p. 136).[1] Le matériel de l’expédition se rétrécit jusqu’à tenir dans « l’écrin mauve » de quelques « vitrines à tiroir » (p. 137) Armstrong lui-même se présente comme une effigie « sur un timbre-poste » (ibid.)

En revanche, l’image du célèbre 21 juillet 1969 « se fond aux vapeurs d’un été sans limites » (p. 136). Elle est même « une journée en prise avec l’éternité de la plus grande odyssée humaine » (p. 141). Ce jour-là, le narrateur se souvient qu’il avait couru « dans les herbes hautes de la colline en quête de quelque trésor […] enfoui dans un décor irréel » (p. 138) et c’est à un appareil ultra-miniaturisé (le « compact transistor Philips », p. 138) qu’il devait toute l’information sur « l’actualité de la conquête spatiale » (ibid.) Pour l’enfant de ce temps, « la distance paraissait hallucinante » (p. 138) – la lune n’était-elle pas pour tous « le frêle croissant céleste tremblant au-dessus de l’horizon » ? Quoi qu’il en soit, il est remarquable que le medium qui restitue l’infini comme phénomène sensoriel est le son : « une sensation d’infini amplifiait ses ondes et creusait en moi un vertige que je n’osais pas révéler » (p. 139).[2]

Ainsi, plus on avance dans le récit, plus on atteint une notion de l’infiniment grand, qui se perçoit par le retour à l’expérience première, vécue dans l’enfance. Le temps présent au contraire ne fait qu’amoindrir l’immense. A quoi chacun dans son expérience ordinaire doit-il l’idée de l’infini ? – Ce n’est pas à tout ce qui peut documenter la plus gigantesque mission d’exploration spatiale, ce n’est pas au(x) nombre(s), c’est à un minuscule poste à transistors, ou à une veillée inhabituelle ‘autour’ d’un événement, ou encore à un récit sensible : remarquons comment, dans celui-ci, l’illimité c’est l’été, le son, l’incrédulité du grand’père devant les lointains. C’est pourquoi malgré son insignifiance et ses allures de modèle réduit, ce petit musée révèle « d’étranges abysses à l’intérieur de soi » (p. 141).

En retrouvant les sensations de sa jeunesse, le narrateur a retrouvé sa notion de l’infini que les diverses pièces exposées ont été incapables de lui restituer – et, ô ironie !, c’est la zone inhabitée comprise entre le musée et le restaurant qui en fin de compte lui paraît une « immense esplanade » ! La nouvelle est ainsi régie par deux tensions inverses qui en font un phénomène insolite et propice à la réflexion : d’une part une volonté adulte qui butte sur un monde de miniatures, alors que la réactivation involontaire des souvenirs de jeunesse donne la clé du contact direct avec l’immanence de l’infini ; d’autre part, la science apparaît comme un sésame laborieux certes, mais tout-puissant, traversé de soupçons qui viennent ternir son triomphe : d’une part, une collusion avec la volonté de domination sur la planète, d’autre part, une incitation, dont elle se passerait volontiers, à l’incrédulité à mesure que ses accomplissements croissent en nombre. 



[1] On rappellera utilement que le plus gros insecte du monde, découvert sur une petite île de Nouvelle-Zélande, est un weta géant, qui fait la taille d’une main humaine.

[2] Le narrateur avait rappelé plus tôt que « les crépitements du transistor Philips semblaient refléter la distance qui séparait le satellite lunaire de la terre » (p. 138)

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